Publication : Juin 2019
On continue cette série d’articles où je te partage mes conseils pour bien se préparer avant de négocier avec un label.
Le premier conseil était simple, mais selon moi d’une grande puissance : celui d’oser poser des questions. Si tu ne l’as pas encore lu, voici l’article : Conseil pour bien négocier #1 : Ose poser des questions
Le deuxième conseil dont on va parler aujourd’hui est lié à l’importance de bien définir tes objectifs.
Définir un objectif, c'est établir une frontière
La définition des objectifs est un exercice et un temps de préparation que beaucoup de personnes négligent ou zappent complètement. Pourtant, définir tes objectifs est indispensable si tu veux savoir quoi négocier et quoi défendre. Ça paraît évident – comme le conseil d’oser poser des questions, c’est vrai. Mais les choses les plus simples sont souvent celles qu’on ignore.
Définir ses objectifs, c’est une façon de délimiter la frontière entre ce que nous sommes prêts à accepter et ce qui n’est non-négociable pour nous. C’est une condition essentielle pour éviter de se faire avoir et de se retrouver à signer n’importe quoi et se retrouver emprisonné dans une situation défavorable.
Parce que, pour moi :
Une arnaque, c’est une frontière franchie.
Et quoi de plus simple quand il n’y a aucune frontière ?
Donc à toi de définir tes limites, les frontières à ne pas franchir.
Et établir une frontière, donc définir tes objectifs t’amène nécessairement à faire un truc qu’on est beaucoup à ne pas aimer faire : prendre ses responsabilités.
Prendre ses responsabilités
Je répète ici ce que j’ai déjà dit : oublie les arnaqueurs, les producteurs véreux et les requins.
Je sais bien que la question de notre responsabilité face à ce qui nous arrive est une question hautement philosophique, sociologique, voire même quantique et spirituelle – et qu’on ne va pas régler cette question en un article de blog.
Toutefois, dans le contexte qui nous occupe, prendre ses responsabilités, ça veut dire pour moi arrêter d’accuser les autres et l’extérieur. Ça veut dire accepter que quoiqu’il nous arrive, c’est la conséquence d’un de nos choix. À moins d’avoir un couteau sous la gorge (ce qui est très rare dans la musique, en France en tout cas), personne ne nous oblige à signer.
Ça peut te paraître hors sujet, mais pour moi, c’est une question indissociable de la négociation de contrats. Parce que signer un contrat, c’est décider, c’est s’engager. C’est faire un choix. Je ne peux pas dissocier cet acte de la question de la responsabilité.
Et prendre conscience de ça, c’est ta meilleure protection contre les pièges et arnaques que tu crains tant, contre les plans foireux et les personnes mal intentionnées. Voilà pourquoi je dis ça.
Pourquoi, est-ce que depuis plus d’un demi siècle ce sont les producteurs et les labels qui ont imposé leurs contrats, leurs conditions et leurs façons de faire aux artistes…?
Parce que les chiffres et les contrats, ça leur fait mal à la tête aux artistes. Donc ils ont abandonné leur responsabilité, ils ont laissé leur part du gâteau aux labels. Des années plus tard, certains artistes crient au scandale parce que les producteurs se gavent sur leur dos.
Eh bien, je ne suis pas d’accord avec cette façon d’exprimer les choses. À une époque, ça a arrangé certainement plein de monde que ça se passe comme ça. Les fantasmes d’avoir un super papa-manager-tinquiète-jmoccupe-de-tout ou d’une géniale mam-assistante-et-plus-si-affinité étaient bien réels.
Et même plus qu’un fantasme, c’était un mode de fonctionnement qui a mené à l’infantilisation de beaucoup d’artistes et à leur soumission à un cadre juridique, économique et commercial qu’ils et elles ne comprenaient pas.
Pourtant, c’est elles et eux qui étaient et sont toujours la source de tous ces milliards de flux financiers !
C’est vrai que c’est un sujet qui me titille, parce qu’en réalité, ça va beaucoup plus loin que la musique. La musique n’est qu’un des nombreux domaines dans lesquels nous avons, chacun et chacune d’entre nous, abandonné notre responsabilité.
Négocier, c’est prendre sa part du gâteau
La négociation de contrat, pour moi, c’est comme un gâteau d’anniversaire posé sur la table. Il est là pour tout le monde. Et il doit être mangé. Dans la nature, il n’y a pas de gaspillage.
Donc, t’en veux qu’une toute petite part ? T’es au régime ? Tu veux pas goûter ? T’aimes pas le chocolat ? OK, c’est pas grave. Il y aura toujours quelqu’un d’autre pour manger ta part.
Chacun cherche à défendre au mieux ses intérêts.
Et c’est normal, c’est comme ça qu’on trouve un équilibre sain.
Mais dans une négociation de contrat, s’il y en a un qui abandonne la partie, l’autre va se tailler la plus grosse part du gâteau. Et souvent c’est ça qui créé un déséquilibre.
Mais attention. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de gens mal intentionnés et de “prédateurs” dans les affaires. Oui, il y en a, mais :
1 – Je suis sûre qu’il y en a beaucoup moins que ce qu’on se raconte.
2 – Pourquoi ça serait toi la proie de ce prédateur ?
À mon sens, les arnaqueurs et requins en tout genre sont généralement des personnes qui – comme pleins d’autres gens (y compris des artistes) – ne s’intéressent qu’à leurs propres intérêts.
Ils ne cherchent qu’à exploiter et tirer profit au maximum. Je ne dis pas que c’est intelligent. Mais en tout cas ça n’est pas pour nuire. C’est pour en avoir plus pour eux. C’est tout.
Donc, dans la musique, j’ai constaté que, très souvent, les problèmes ont surgi, non pas parce que des producteurs cupides et mal intentionnés ont voulu tout manger, mais surtout parce que les artistes en face, eux, s’étaient complètement désintéressés des questions de droits et d’argent.
Une question de droits et d’argent
Parce que dans une négociation de contrat, c’est principalement de droits et d’argent qu’il s’agit. Ne l’oublie pas.
Si les questions de droits et d’argent ne t’intéressent pas, ce n’est pas un problème. Mais l’autre en face ça l’intéresse. Pourquoi lui en vouloir après parce qu’il se sert copieusement ? Le gâteau était là pour tout le monde. Tu ne t’es pas servi.
Personne ne dit que l’on doit se goinfrer. Je dis juste qu’on peut oser prendre sa part du gâteau. Et c’est précisément pour ça que tu as besoin de bien définir tes objectifs.
Comment définir ses objectifs avant une négociation avec un label
Pour réfléchir à ses objectifs, pas besoin d’être Bac +12 ou expert juridique international.
Je vais te partager quelques questions que tu peux te poser pour préparer ton rendez-vous avec un label.
Avant ça, une petite parenthèse. Je vais te dire une chose importante.
Même si tu es accompagné·e par un avocat, clarifie tes intentions
Ne te dédouane pas de ta responsabilité parce que tu as un manager, une avocate ou quelqu’un pour t’accompagner.
Le rôle de l’avocate ou du manager est justement de t’accompagner, de t’aider à atteindre tes objectifs dans une négociation. Je te rappelle que tu payes l’avocat ou ton manager pour qu’ils t’offrent leurs services.
Ils sont là pour t’aider, pas pour t’imposer ce que tu ne veux pas faire ou te dire ce que tu dois faire. Ils vont t’apporter des connaissances juridiques, techniques ou autres, pour t’aider à avancer vers ton but.
Donc ce qui importe, c’est que tu leur donnes une boussole. C’est toi qui décides de la direction à suivre. Tu dois donc savoir ce que tu veux ou ce que tu ne veux pas pour que ton avocat ou ton manager puisse te défendre au mieux.
Voilà pour la parenthèse.
Donc concrètement quels objectifs tu définis ? Comment tu délimites les frontières entre ce qui est acceptable pour toi et ce qui ne l’est pas.
Question 1 : Pourquoi veux-tu signer ce contrat avec un label ?
Qu’attends-tu que ce label, ce producteur, cet éditeur t’apporte ? Qu’est-ce que tu imagines ? Quelle est la vision que tu as de ta carrière ? Quelles sont tes valeurs ? Tes ambitions ? Tes objectifs de vie ?
Réponds-y honnêtement.
Souviens-toi que malheureusement beaucoup de personnes, et notamment les artistes, se trompent souvent de succès. Ne cours pas après un succès et un chemin qui n’est pas le tien.
Question 2 : Comment veux-tu développer ton projet ?
En as-tu une idée très précise de la façon dont tu veux développer ton projet ? Ou au contraire as-tu besoin d’aide pour clarifier la direction à donner à ton projet ?
Quel genre de collaboration imagines-tu ? Sur le long-terme ? le court-terme ? Tu veux devenir n°1 sur un territoire ? Quel territoire ? Tu veux te déployer dans tel ou tel réseau ? tel style de musique ? etc.
Question 3 : Concrètement : de quoi as-tu besoin ?
d’un Réseau ?
Quel genre de réseau ? Un genre musical en particulier ? Sur quel territoire ? En France ? Au Pérou ? Au Japon ? Est-ce que ce label a les moyens de développer ton projet dans ce territoire ? Comment le label est-il implanté dans ce territoire (il a un “contact” ? une filiale ?) ? Qui sont exactement ses “contacts” ? Par qui est-il distribué ? …
d’Argent ?
Combien ? Pour faire quoi ? Tu rembourses comment ? Est-ce que tu sais combien coûte ce que tu demandes ? Comment vas-tu toucher cet argent et quand ? Connais-tu le système des droits d’auteur et des droits voisins ? …
de Compétences ?
Lesquelles exactement ? Des compétences musicales, artistiques ? commerciales, marketing ? juridiques, administratives ? Qu’est-ce que tu peux faire tout·e seul·e ? Qu’est-ce que le label va pouvoir t’apporter que tu ne peux pas faire seul·e ? …
de Temps ?
Le label a-t-il du temps à accorder à ton projet ? Combien a-t-il d’autres projets à gérer en même temps ? Est-ce que tu t’imagines collaborer sur le long terme avec cette personne, ce label ? Avez-vous la même notion du temps ?…
etc.
Creuse chacune de ces catégories. Et essaie de répondre à ces questions et d’autres encore. Va aussi loin que tu veux. La négociation commence ici. Ce n’est pas aussi compliqué que ce que tu imagines.
Négocier un contrat ça n’est pas si difficile si tu as une idée claire de ce qui t’anime et ce dont tu as besoin, ou alors si tu es honnête avec toi-même sur le fait que, justement, tu n’as pas encore de clarté, que tu as besoin d’un partenaire pour t’aider à clarifier tes intentions, ou que tu as besoin de temps pour y réfléchir, t’adapter, renégocier plus tard.
Un dernier conseil
Note sur un papier ce qui est non-négociable pour toi. Et garde ce papier avec toi quand tu iras négocier. Relis-le avant de signer et demande toi si ce que tu signes respectes tes aspirations profondes et va te permettre d’arriver là où tu désires aller.
Le non-négociable, c’est ta frontière. Les choses qui te feront claquer la porte sans regret.
Quand le non-négociable est clair, ça laisse beaucoup plus de souplesse et de flexibilité pour négocier le reste et trouver des compromis.
D'autres ressources utiles
Retrouve d’autres conseils de négociation et des articles sur les principaux contrats de l’industrie musicale dans la section Les Contrats dans la Musique.
Pour lire la suite, c’est par ici : Mener son enquête, 3e conseil pour bien négocier
J’ai rédigé un Guide de négociation pour t’aider à identifier les 10 Questions les plus importantes à te poser et poser au label quand tu négocies un contrat dans la musique.
Besoin d’aide pour déchiffrer un contrat que tu as reçu ?
Sache que je propose des consultations individuelles, en visio, pendant lesquelles on décortique le contrat ensemble, clause par clause. Je t’aide à clarifier tes intentions, tes frontières et identifier justement ce qui est “non-négociable” pour toi – pour que tu t’engages, ou pas, en toute sérénité.
Si tu as des questions, des remarques, un partage d’expérience, n’hésite pas à laisser un commentaire sous l’article Et si l’article t’a été utile, tu peux me le faire savoir en cliquant sur le coeur. Merci.
4 réponses
Superbe article! Merci de votre travail!
Merci Angy, ton message me fait très plaisir ! C’est vrai que cet article je l’ai écrit avec beaucoup de coeur en plus…
A bientôt via la newsletter sûrement 😉
Bonjour Jennifer,
tout d’abord pour tes précieux conseils.
J’ai une question, que penses tu de créer son propre label ?
Sous forme associatif ou d’entreprise, je ne sais que choisir.
Je prendrai bientôt le temps de rédiger un article sur la question de la structuration juridique qui est très importante.
Merci de me le rappeler ! 🙂
En attendant si tu as besoin de conseils personnalisés, je propose des entretiens individuels payants par telephone. Si ca t’intéresse, tu peux me contacter via le formulaire de contact !