Quand l’autre ne répond plus : comment débloquer la situation

Quand un conflit s’enlise et que l’autre ne répond plus, on croit souvent qu’il faut hausser le ton pour être enfin entendu. À partir d’un cas concret, cet article montre que ce n’est pas toujours ce qui permet de faire avancer les choses ni d’obtenir gain de cause.

Il y a quelque temps, lors d’une consultation, j’ai reçu un compositeur/beatmaker en plein conflit avec son éditeur. 

Nos échanges ainsi que la façon dont le conflit s’est résolu m’ont beaucoup marquée. Surtout que ça n’était pas la première fois que j’observais ce genre de dénouement.

J’ai donc eu envie d’en partager ici l’essentiel, en élargissant un peu le cadre, au cas où cela pourrait aider celles et ceux qui se retrouvent un jour dans ce genre de situation.

Quand la situation est bloquée

Ce compositeur/beatmaker – appelons-le Anthony – travaillait depuis plusieurs années avec un éditeur musical avec qui il avait signé un pacte de préférence (si tu veux savoir ce que c’est, tu peux lire cet article sur le contrat de préference éditoriale – mais ce n’est pas indispensable pour comprendre mon propos dans cet article).

Leur collaboration avait bien commencé, plein d’enthousiasme et de confiance, et avait abouti à plusieurs très beaux succès commerciaux.

Puis, peu à peu, la relation s’est détériorée. Les critiques se sont accumulées, la confiance s’est érodée. Au moment où Anthony est venu me voir, c’était devenu très tendu entre eux. Ils avaient eu des échanges assez violents, pleins de reproches et de menaces, voire même des insultes si je me souviens bien. On sentait qu’ils avaient franchi un point de non-retour.

Anthony ne pouvait plus continuer à travailler avec cet éditeur, il voulait mettre fin au pacte de préférence le plus vite possible. Il voulait aussi se faire payer pour des instru qu’il avait composées pour le projet et pour lesquelles il n’avait pas demandé à être rémunéré au départ.

Mais l’éditeur ne répondait pas aux courriers et demandes d’Anthony. 

Donc quand Anthony est venu me voir, il était en colère, plein de rancoeur, il insultait l’éditeur. Il ne comprenait pas pourquoi “cet enfoiré” ne répondait plus à ses messages, ou se contentait d’esquiver ses questions. Il me disait qu’il avait pourtant envoyer des courriers courtois, polis, formels, argumentés. Mais pas de réponse.

Anthony croyait que c’était parce qu’il était “trop gentil” que ça ne fonctionnait pas. Il pensait donc qu’en étant plus incisif et menaçant, il obtiendrait enfin la reconnaissance et la réparation qu’il estimait légitimes. 

Or, force est de constater que ça ne fonctionnait pas.

Alors comment faire pour se sortir de ce genre de situation où on attend une réponse pour débloquer la situation mais le partenaire en face nous ignore ? 

Comment renouer le dialogue ?

Un des problèmes c’est que quand on a le sentiment de subir une injustice, que notre travail n’est pas reconnu, pas valorisé, qu’on est blessé, on a parfois un fâcheux réflexe : on commence à dénigrer le travail de l’autre, à ne pas vouloir reconnaître sa contribution.

Paradoxalement, on devient soi-même injuste envers la personne avec qui, au départ, on avait choisi de collaborer… Alors on s’engage dans une espèce de guerre où chacun reproche à l’autre ses manques et ses défaillances. 

Et plus on fait ça, moins on est satisfait, et moins on a de chance d’obtenir ce qu’on demande. C’est normal. Quand l’autre se prend en pleine face « tu es une merde », son réflexe ne va pas être pas d’ouvrir les bras et de dire « oui ok, toi par contre tu as été génial, tu veux combien ».

Ça paraît bête dit comme ça. Et pourtant, quand on est le nez dans le conflit, certaines évidences sont vite oubliées.

Alors qu’Anthony se trouvait trop gentil, il ne voyait pas que c’est peut-être parce qu’il était devenu lui-même injuste que la porte restait fermée devant lui.

Mais alors comment faire quand l’autre nous ignore ?

À mes yeux, il n’y a qu’une seule solution. En tout cas c’est la seule que j’ai vue fonctionner de façon efficace : c’est-à-dire de façon à obtenir ce qui nous est dû, tout en préservant notre énergie, notre temps, notre argent, et qui permet même d’apaiser un peu les coeurs et de mettre fin à la relation sereinement.

Cette solution, je ne sais pas trop comment la nommer, mais à défaut de trouver mieux, je l’appelle : la sincérité, ou l’honnêteté. 

Ça me perturbe beaucoup de voir à quel point la colère et le ressentiment dans les conflits nous aveuglent au point de devenir nous-mêmes injustes envers l’autre. On occulte volontairement une partie de l’histoire pour ne raconter que la partie qui nous arrange. L’éditeur en question a certainement commis des erreurs, il ne répond pas aux mails, c’est peut-être même un incompétent et un menteur, mais ce n’est quand même pas toute l’histoire.

Le problème de cette façon de considérer l’autre et la relation, au-delà de la souffrance que ça engendre, c’est que c’est souvent inefficace dans une négociation.

Donc la question que j’ai posée à Anthony est :

Veux-tu réussir à obtenir ce qui t’est dû ?

Oui ? Non ?
C’est tout.

Si la réponse est oui, alors, au lieu de sortir l’artillerie lourde, les courriers officiels et menaçants où on fait la liste des défaillances de l’autre, on peut choisir une voie beaucoup plus douce ET beaucoup plus efficace – j’insiste sur l’efficacité.

Reconnaître les qualités de l'autre

Si toi aussi tu te retrouves dans ce genre de situation et qu’après des courriers et des relances, tu ne reçois aucun retour, tu peux peut-être essayer une autre approche.

Je t’invite tout d’abord à aller puiser dans tes souvenirs les raisons pour lesquelles tu as voulu collaborer avec ce partenaire. Quelles étaient ses qualités ? Quels sont les espoirs que vous partagiez au départ ? Quels sont les efforts que tu peux lui reconnaître ? Sincèrement. Honnêtement. Au départ, j’imagine que ce n’était certainement pas un enfoiré ou une connasse, sinon j’imagine que vous n’auriez pas travaillé ensemble, n’est-ce pas ? 

Imagine maintenant que, dans le prochain mail que tu lui envoies, tu commences par reconnaître les qualités de ton partenaire, reconnaître sa contribution, reconnaître la valeur de son travail, reconnaître aussi ses propres difficultés et ses défis… dans quelle disposition d’esprit penses-tu que l’autre va se trouver ? 

Je ne dis pas d’écrire un roman, juste une phrase, commencer par « écoute je sais qu’au départ on y a cru tous les deux, tu m’as soutenu en finançant cet EP, tu m’as mis en contact avec untel, merci pour tout ça » ou « tu as toujours fais de ton mieux pour défendre les intérêts de ton label, c’est normal, c’est ça qui m’a plu d’ailleurs au départ »...

Je parle de ce genre d’approche. Pas de violons, pas de guimauves. Juste être sincère, honnête, nostalgique même j’ai envie de dire. Déposer les armes. Deux minutes, c’est tout. 

Comme je le disais à Anthony, tout l’enjeu, dans ce genre de négociation, c’est de provoquer une ouverture d’esprit (et de cœur si j’ose dire), une faille dans ce mur qui s’est construit entre vous. C’est la seule manière de dénouer la situation et d’aboutir à une issue satisfaisante pour lui.

Je sais que ce n’est pas facile. Certaines situations sont très tendues et douloureuses.

Mais n’oublions pas que : 

Plus on accable l’autre, plus il se défend, et plus il se ferme. Et on n’obtient alors rien d’autre qu’encore plus d’amertume et de rancœur.

Si on dit à l’autre « Tu es un sale escroc, tu as fait de la merde, tu m’as pris pour un con, je me casse, file moi mes thunes » (ce qui est en substance la façon dont on se parle pour obtenir ce qu’on veut dans un conflit), le mec va te dire merde. Et va chercher par tout moyen à se défendre et se justifier.

Se défendre et se justifier en faisant quoi ?

T’accuser à son tour.

Et c’est le cycle infernal des conflits. 

Le problème n'est pas là où on pense

Le pire c’est que toi tu vas croire que le problème c’est qu’il ne veut pas payer… Anthony était persuadé que son éditeur ne voulait pas résilier le contrat et qu’il ne voulait pas payer pour les instru (puisqu’au départ il n’avait pas été question d’argent).

Or, dans la plupart des cas, ce n’est PAS vrai. Ce n’est pas ça le problème. Ce que la personne en face ne veut pas c’est payer… quelqu’un qui l’insulte et le traite de gros nul ! Ce qui est une toute autre histoire, n’est-ce pas ?

Bien sûr, c’est rare de s’exprimer directement de cette manière-là quand on veut obtenir quelque chose. Mais, même quand on s’exprime avec un langage courtois, poli et formel, il faut se rappeler que nous sommes des êtres ultra-sensibles : on perçoit les intentions et l’énergie qui circulent à travers les mots. On perçoit donc l’agressivité, les menaces, les reproches, l’ironie, les sarcasmes, les critiques même si elles ne sont pas dites expressément.

Ça me rappelle une phrase attribuée à Victor Hugo je crois qui disait : « Il y a des gens qui vous laissent tomber un pot de fleurs sur la tête d’un cinquième étage et qui vous disent : Je vous offre ces roses. »

Or, dans la majorité des cas que j’ai rencontrés, les demandes n’aboutissent pas et les conflits s’installent parce que c’est comme ça qu’on communique. À coups de reproches et de pots de fleurs sur la tête. 

À l’inverse, imaginons qu’on puisse dire à l’autre, par exemple :

« Je sais que c’est difficile pour toi en ce moment, que ce n’est pas simple de gérer une entreprise, que tu fais de ton mieux. On a bien travaillé ensemble, merci pour tout ce que tu as fait. Aujourd’hui, j’ai besoin de reprendre ma liberté. Je te propose qu’on résilie ce contrat » ou bien « aujourd’hui j’ai besoin de sentir que mon travail est reconnu et valorisé, pour ça j’aimerais obtenir une rémunération maintenant que le projet est un succès ». (c’est finalement comme ça qu’Anthony a écrit son mail…)

Non seulement on a plus de chances que la personne en face soit touchée (et donc qu’elle accueille positivement la demande – en tout cas elle sera mieux disposée en lisant ton mail et ta demande), mais surtout, on se sent soi-même nourri et apaisé.
Parce qu’on offre à l’autre exactement ce dont on a besoin : de la reconnaissance. Parce que très souvent il ne s’agit que de cela…

Reconnaître le travail de l’autre va, d’une façon presque mystérieuse, nous nourrir et nous apaiser. Et au final, c’est ainsi que tu as le plus de chances d’obtenir la reconnaissance de ton propre travail.

Dans cette histoire, comme dans beaucoup d’autres que je rencontre, l’important n’est souvent pas seulement d’obtenir de l’argent ou la signature d’un papier. C’est de terminer sereinement la relation. Ne pas se trimbaler encore pendant des années la rancoeur, la honte, la frustration… 

Tout ça n’est pas de la théorie.

Ce sont des conflits concrets que j’ai vus se dénouer de cette manière sous mes yeux. Et j’ai envie de dire, j’en étais la première surprise !

Finalement, cette histoire avec Anthony s’est réglée en quatre jours. Après des semaines de blocage et de frustration, il a suffi… d’un seul mail. Un seul mail qu’Anthony a écrit lui-même après notre consultation et dans lequel il a trouvé le ton juste : moins dur, moins sarcastique, plus sincère.

En choisissant de poser ses limites clairement tout en reconnaissant la valeur du travail accompli avec son ancien éditeur, il a réussi à provoquer une ouverture. Son éditeur lui a répondu le jour-même alors qu’il ne répondait plus à ses mails depuis des semaines.

En quelques jours à peine, les échanges ont repris, les accords ont été formalisés, la résiliation du contrat a été actée et les paiements (inespérés) ont été négociés et validés. 

Ce que je retiens notamment de cette histoire, c’est que parfois, ce ne sont pas les stratégies juridiques les plus offensives et les menaces qui débloquent les situations, mais simplement un changement de ton, de posture, et une parole sincère.

Besoin d'aide pour dénouer une situation conflictuelle ?

Savoir comment réagir et trouver ce ton juste n’est pas toujours simple quand on est blessé·e, en colère, ou épuisé·e par des semaines de blocage et que la relation est déjà très abîmée. Et pourtant, c’est souvent là que tout se joue.

Dans ces moments-là, être accompagné·e peut faire gagner un temps précieux, éviter beaucoup d’énergie perdue, et parfois débloquer la situation bien plus vite qu’on ne l’imagine.

Si tu traverses actuellement un conflit où la communication est rompue, ou si tu sens qu’un échange, un contrat ou une relation professionnelle est en train de se crisper, je propose des consultations individuelles pour t’aider à clarifier la situation, poser tes limites et trouver la posture et la formulation la plus juste pour débloquer l’échange sans t’épuiser dans une guerre inutile.

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Article rédigé par Jennifer Eskidjian

Juriste ~ Formatrice en Droit de la Musique
Fondatrice du site à ContreTemps

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